À l'heure où déjà cinquante souscripteurs ont reçu leur commande, il n'est plus temps de nous ronger les sangs, de nous demander s'il ne s'agit pas d'une arnaque supplémentaire sur la Toile : les
livres sont tous en chemin ou à destination.
Pourtant, lorsque le rideau se lève sur le quatrième acte de ces péripéties quichottiniennes, la bibliothécaire n'en mène pas large... il pleut et elle a beau chercher tout autour d'elle, pas le
moindre petit coin de ciel bleu.
La voilà transie de froid et d'humidité, à la porte de l'un des plus grands centres de tri du département où elle se contente d'habitude de venir déposer les courriers urgents, lorsqu'elle laisse
passer l'heure de la dernière levée... Monsieur Mari l'accompagne de nouveau : il a la force nécessaire pour transporter les sacs et la caisse où sont rangés enveloppes et colis.
Depuis bientôt quarante ans de vie commune, il n'a jamais failli aux moments où elle ne pouvait s'en sortir seule. Il le prouve encore cette fois.
Derrière l'unique guichet du "carré entreprise", une Dame des Postes reçoit ceux qui viennent y déposer courrier et colis, le plus souvent déjà affranchis. Mon tour arrive rapidement. Je sors
quelques colis, le premier tas d'enveloppes, et, avant même que j'aie eu le temps de la saluer :
– Vous en avez beaucoup ?
Je lui indique le sac... et j'ajoute, en montrant ce que mon époux vient de déposer un peu plus loin :
– Oui, tout ça.
– Mais ce n'est pas possible ! Vos ne vous rendez pas compte ! Vous allez bloquer mon guichet, vous n'êtes pas toute seule... Vous n'avez pas de machine à affranchir ? Je vais demander à mon
chef, il va vous faire un mailing, derrière, pour ne pas gêner !
Le débit rapide m'a surprise. Elle ne me laisse pas en placer une... mais, après tout, s'il est possible de bénéficier du tarif entrepreneur pour cet envoi en nombre, pourquoi pas ?
Le "chef" arrive, souriant.
– C'est pour vous le mailing ?
– ... (J'acquiesce sans rien dire.)
– Vous avez votre numéro de SIRET ?
– Euh... je ne suis pas une entreprise. (Là, je crois bien que je dois être rouge comme un resquilleur pris en faute... pourtant, il n'est écrit nulle part que l'espace est interdit aux
particuliers.
)
– Alors, on ne peut pas vous faire un mailing... (Il range le contrat qu'il avait déjà sorti d'une chemise.)
– Je pensais bien aussi que ce n'était pas possible... mais... je fais comment, pour mes envois ?
– Vous en avez beaucoup ?
Ce n'était sans doute pas assez évident. Je montre – du geste auguste du semeur – les colis et les nombreuses enveloppes, petites et grandes, que nous avons empilées près du guichet et sur la
table avoisinante.
– Tout ça !
– Tout ça ? Pas de problème, on va vous le faire ici !
Son doigt désigne le guichet où la Dame des Postes blêmit... Comment va-t-elle s'en sortir ? Les clients passent, repassent, et il y en a même qui voudraient que leur colissimo soit scanné tout de suite, devant eux.
– Mais ce sera fait dès ce soir, avant la levée !
– Non, tout de suite... parce que je dois donner le lien du suivi à mes clients par mail en rentrant au bureau. Je veux être sûr que leur lien fonctionnera ! Tout de suite.
– Bon... puisque vous n'avez pas confiance...
Elle scanne rapidement les paquets et revient à notre expédition.
– Il y en a trop... vous allez bloquer le guichet, vous voyez bien qu'il y a du monde !
Son supérieur intervient :
– Vous faites une série... et vous passez deux clients avant d'en faire un autre !
– Vous savez bien que c'est impossible !
– Pourquoi ?
– ... (Elle montre d'un geste las l'ordinateur qui lui sert de caisse enregistreuse.)
– Ah c'est vrai ! La machine !
... Je complète in petto : "La machine n'a pas été programmée pour ça !" Elle doit prendre toute ma commande, l'affranchir, me faire payer avant de passer à son client suivant.
Hercule devant les écuries d'Augias n'aurait pas l'air plus désespéré. La tâche qui l'attend est considérable, sans aucun doute.
Je propose :
– Donnez-nous des timbres à 3,10 € et nous les collerons sur les enveloppes là-bas... (Je montre la table derrière moi.)
– Mais il n'y en a pas !
– Je sais bien... mais vous pouvez peut-être faire un complément entre plusieurs timbres...?
– Ah oui ! Je vais vous donner deux timbres à 250 g... Il vous en faut combien?
– Deux fois deux cent cinquante... Vous êtes sûre ?
La dame me met sous les yeux, très près, le petit timbre : Regardez ! Il y a écrit là : "250 g". Votre paquet pèse plus de 250 g donc il vous en faut deux.
(Elle a regardé le tarif affiché sur le mur, auprès d'elle.)
– Vous êtes entre 250 et 500 grammes, donc, il faut pour 500 grammes.
Mon mari s'est approché, et, du fond de ma mémoire, je me revois expliquant aux enfants ce que c'est qu'une tarification par palier...
– Vous êtes sûre que c'est ce qu'il faut faire ? Je ne payerai pas plus que 3,10 € par enveloppe ?
– Bien sûr ! Il n'y a que les grammes de marqués sur le timbre...
Elle apporte la petite éponge appropriée :
– Ce sera plus facile avec ça !
– Merci !
... et, pendant qu'elle s'occupe des autres enveloppes, les pesant une à une, imprimant une à une la vignette correspondante, comme j'aurais pu le faire moi-même à la machine à affranchir au
bureau de poste principal de ma ville, mon adorable Chevalier servant colle sur chacune des cinquante et une enveloppes deux timbres que l'on devrait normalement me facturer à 2,30 € l'un.
Confiante... Ne m'a-t-elle pas affirmé que c'était la même chose qu'un timbre à 3,10 € ?
Et soudain, catastrophe ! La voilà qui s'arrête...
– Ça y est ! C'est bloqué !
Un homme demande derrière moi ce qui se passe.
– La machine est en panne !
Puis, elle explique que c'est comme ça depuis le matin... Tantôt ça marche, et tantôt non. L'informatique est capricieuse.
Mon chevalier, tout en continuant de coller ses timbres, me dit que c'est normal, nous sommes lundi, et il a dû y avoir une mise à jour qui s'est mal passée dans l'un des programmes...
(Ça ne vous fait pas penser à quelque chose ? C'est fou ce que les ordinateurs – ou les serveurs – on tendance à buguer à ce moment-là !)
Il faut patienter... La Dame note fébrilement sur un morceau de papier ce que je lui dois pour l'affranchissement des enveloppes déjà pesées.
Le temps passe... et il n'y a même pas de grosse horloge franc-comtoise pour rythmer l'attente.
Finalement, nous décidons d'abandonner, de payer ce que nous avons déjà et de tenter ailleurs pour la suite.
La somme annoncée est phénoménale, bien supérieure à ce que j'ai noté. Je le lui dis.
Elle fait le calcul devant moi :
– Vous voyez bien ? Il y a d'abord une planche de cent et deux timbres à 2,30 €...
– Pas du tout ! J'avais demandé des timbres à 3,10 € et vous allez me faire payer des timbres à 4,60 € en remplacement ? Ce n'est pas ce que j'ai demandé, il n'est pas question de les payer !
– Mais vous les avez collés...
– C'est vous qui nous avez assuré que c'était la même chose !
– Ils sont collés !
Je fais rapidement le calcul... le sur-coût imprévu se monte à 76,50 €, je ne vais pas céder. Mon époux s'est approché.
– Il faut trouver une solution ! Demandez à votre chef !
La préposée gratte l'une des enveloppes, décolle péniblement un petit coin et le timbre se déchire.
Elle prend son téléphone, explique, et, finalement me dit qu'il est impossible de revoir la facture, de reprendre les timbres, puisqu'ils sont collés.
Le chef revient, mais n'a pas d'autre solution. Il faudrait mouiller les timbres...
– Eh bien ! Nous allons découper les enveloppes !
Je n'ai que cette proposition et elle est acceptée. (Cinquante et une enveloppes ne coûteront pas 76,50 € et je préfère les refaire que d'ôter une telle somme aux bénéfices réalisés par la
souscription.)
Une paire de ciseaux surgit : c'est le chef qui trouve que tout cela a bien assez duré.
Nous allons découper ici vingt-six enveloppes, pour rendre les timbres inutiles, garder les autres, remballer le tout, et terminer chez nous – tranquillement – ce carnage...
Quand nous sortons du centre de tri, nous venons d'y passer trois heures.
(À suivre)
...
De vous à moi