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Mercredi 29 février 2012 3 29 /02 /Fév /2012 00:00

La première fois où j'ai du écrire ce titre en entier, j'ai ri... Comment avait-il pu donner un titre aussi long à un si petit livre ? (Moins de cent pages)

 

"La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules"

 

C'est un joli titre, accrocheur, étonnant.

 

Un premier livre chez l'Arpenteur... une des collections des éditions Gallimard.

 

 

Je crois que tous les écrivains ont un jour rêvé d'être édités chez Gallimard. Prestigieuse maison qui a dans son catalogue les plus grands...

 

Mais quand on réussit à être l'auteur du livre le plus vendu d'une collection, je crois que ce doit être à la fois terriblement stressant (serai-je capable d'en écrire un autre qui ait autant de succès ?) et terriblement flatteur pour son ego.

 

Plus d'un million d'exemplaires vendus... Lorsque j'ai vu cela ce soir, en préparant mon article, je n'en revenais pas moi-même...

 

Et pourtant...

 

N'ai-je pas moi-même participé, dès ma première lecture à ce "bouche à oreille" qui fait le véritable succès d'un écrivain ?

 

Je ris... je ne connais pas des millions de lecteurs, et même si j'ai incité une dizaine de personnes à se l'acheter, nous sommes bien loin du compte.

 

Mais bon, ce n'est pas le succès d'un livre qui en fait l'intérêt...

 

Pourquoi l'avais-je aimé ? Je reviens à la source de mon attachement pour cet auteur, à ces textes si brefs, tellement courts que même l'éditeur n'a pas su faire autrement que de publier l'un d'entre eux en quatrième de couverture... ce qui est, je l'avoue, la meilleure façon d'en parler.

 

J'avais dévoré ces pages... j'en avais copiée une que j'avais offerte alors à mes élèves de CM2 pour leur parler du conditionnel.

 

Vous savez... ce "si" qui permet tant de choses, tant de rêves... ce "si" qui contient à lui seul tous les possibles.

 

Ce "si" que j'emploie si souvent... lorsque je commence une histoire, quand je veux vous faire rêver...

 

"Et si..."

 

Lorsque j'étais enfant, lorsque vous étiez enfants aussi, je n'en doute pas, combien de jeux se sont-ils commencés par ce conditionnel qui faisait de nous un nouveau personnage...

 

"On dirait que tu serais... que je serais..."

Nous étions fées, lutins, pirates, gendarmes ou bien voleurs de grands chemins, princesses abandonnées au cœur d'une forêt, chevalier affrontant des géants... qu'importait ? Il suffisait de pouvoir le dire et d'avoir près de soi une oreille attentive.

 

Mais je m'égare... J'ai oublié Philippe Delerm le temps d'un souvenir.

 

Mais voilà, demain, nous serons en mars, à nouveau... et, pourquoi pas ? Pourquoi ne ferais-je pas pour vous ce que je fis autrefois pour mes élèves ? Prendre ce moment improbable du conditionnel...

 

 

On pourrait presque manger dehors

 

C'est le "presque" qui compte, et le conditionnel. Sur le coup, ça semble une folie. On est tout juste au début de mars, la semaine n'a été que pluie, vent et giboulées. Et puis voilà. Depuis le matin, le soleil est venu avec une intensité mate, une force tranquille. Le repas de midi est prêt, la table mise. Mais même à l'intérieur, tout est changé. La fenêtre entrouverte, la rumeur du dehors, quelque chose de léger qui flotte.

"On pourrait presque manger dehors." La phrase vient toujours au même instant. Juste avant de passer à table, quand il semble qu'il est déjà trop tard pour bousculer le temps, quand les crudités sont déjà posées sur la nappe. Trop tard ? L'avenir sera ce que vous en ferez. La folie vous poussera peut-être à vous précipiter dehors, à passer un coup de chiffon fiévreux sur la table de jardin, à proposer des pull-overs, à canaliser l'aide que chacun déploie avec un enjouement maladroit, des déplacements contradictoires. Ou bien, vous vous résignerez à déjeuner au chaud – les chaises sont bien trop mouillées, l'herbe si haute...

Mais peu importe. Ce qui compte, c'est le moment de la petite phrase. On pourrait presque... c'est bon la vie au conditionnel, comme autrefois, dans les jeux enfantins : "On aurait dit que tu serais... " Une vie inventée, qui prend à contre-pied les certitudes. Une vie presque : à portée de la main, cette fraîcheur. Une fantaisie modeste, vouée à la dégustation transposée des rites domestiques. Un petit vent de folie sage qui change tout sans rien changer...

Parfois on dit : "On aurait presque pu..." Là, c'est la phrase triste des adultes qui n'ont gardé en équilibre sur la boîte de Pandore que la nostalgie. Mais il y a des jours où l'on cueille le jour au moment flottant des possibles, au moment fragile d'une hésitation honnête, sans orienter à l'avance le fléau de la balance. Il y a des jours où l'on pourrait presque.

 

(p.27-28)

 

Je crois que c'est ce que j'avais préféré... "L'avenir sera ce que vous en ferez." Il faut vouloir tout transformer, bousculer les habitudes, savoir accepter de se dire que tout n'est pas joué à l'avance, qu'il est encore possible de rêver...

Et que même si c'est "presque", on pourrait...

 

 

120229_Delerm_Premiere_gorgee.jpg

 

 

 

 

Philippe Delerm

La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules

 

Éditions Gallimard, "L'Arpenteur", 1997

 

ISBN : 2-07-074483-3

 

 

 

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