Depuis combien de temps ne vous ai-je pas emmenés dans la pièce à côté ?
Vous savez ? Celle dont on parle sans jamais ouvrir la porte… celle dont on devine seulement les secrets à travers des messages échangés ici ou là.
Il suffirait d’avoir le courage d’en pousser la porte, tout doucement, malgré les bruits étranges qu’on entend, malgré les ombres entrevues – ombres fugaces ou immobiles – en regardant par le
trou de la serrure.
Elle n’est pas vraiment fermée… juste poussée… mais il arrive qu’un coup de vent ajuste la porte dans sa feuillure, que le pêne trouve l’encoche qui lui était réservée.
Voyons… Il serait temps je crois de vous raconter un peu ce que vous y trouveriez, si vous en aviez le courage.
Plusieurs tables dont aucune ne servirait à l’écriture. « Quichottine » n’y a pas sa place.
Là, il y a l’épouse, la mère, parfois aussi l’amante. Celle qui vient là chaque jour pour y ranger ce qu’elle en a sorti… ou pour s’occuper du linge. C’est vrai. Je suis comme tout le monde, il
m’arrive d’avoir du linge à repasser, même si je préfère maintenant ce qui peut se porter juste lavé-séché…
Une table… une planche à repasser… dont le dessus molletonné, change avec mes humeurs. En ce moment, il est fleuri de rose sur un fond vert printemps. C’est pour oublier le froid, la neige, le
verglas.
Un petit meuble tout près, où la machine à coudre reste toujours sortie, à disposition, pour le moindre petit point. C’est ainsi… d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une machine à
coudre près de moi, celle de maman, celle de ma mère adoptive, la mienne depuis que je travaille, ce fut mon tout premier « gros » achat, en 1972… Je l’ai remplacée beaucoup plus tard, lorsque la
prolifération des tissus extensibles m’a obligée à en changer… pour pouvoir les travailler sans problème.
C’est la chance que j’ai, une pièce rien que pour moi, attenante à ce qui fut la salle de jeux des enfants autrefois. Leurs jouets y sont encore rangés, pour le bonheur de mes petites-filles
quand elles viennent.
Ma « pièce à côté », c’est mon coffre aux trésors, ma malle aux surprises. J’y garde encore des coupons qui n’ont pas servis, de vieux patrons, tout le matériel nécessaire aux reprises, aux
nouvelles créations.
Alors, depuis un mois, où suis-je donc ? Là, tout près, dans ma « pièce à côté ».
J’ai chaussé mes lunettes et mon dé, je joue à être Mamychachat, je retrouve
les gestes que j’ai appris en lisant à douze ans « je serai coutière ». Mon exemplaire est récent, j’ignore ce qu’est devenu le premier lorsque nous sommes rentrés d’Espagne.
Je taille dans les coupons, les gratuits, les qui ne serviront jamais… je fais des essayages… et je recommence. Ce n’est pas facile de coudre pour quelqu’un qui n’est pas là.
Je me donne le droit à l’erreur…
Et puis… et puis vient le moment crucial où le tissu que je coupe est le bon, dans la bonne taille.
Il faut faire attention, ne pas gâcher… même s’il me serait facile d’aller en chercher un nouveau métrage pour recommencer. Ce serait une dépense inutile.
Les ciseaux coupent, le fil de bâti inscrit en rouge sur blanc la place des coutures. La machine retrouve ses marques, et, dans un bruit d’enfer, pique ce qui ne sera plus essayé.
J’ai beau l’huiler de temps en temps, ma machine accuse son âge et peine à rester silencieuse, comme un compagnon bougon qui s’attache à mes pas en râlant un peu. Finalement, elle apprécie cette
sortie imprévue de la douce léthargie où je l’avais maintenue tandis que je vous écrivais chaque jour.
Elle joue les indispensables… et me prouve qu’elle sait encore réaliser les boutonnières bien mieux que je ne l’ai fait sur mes essais manuels.
Je la regarde avec un peu d’appréhension. Il ne faudrait pas qu’elle me lâche maintenant. J’en ai bien trop besoin. Je ne me vois pas réaliser cette tenue à la main.
Je suis donc là-bas, dans la pièce à côté, depuis que je vous ai laissés pour tenir une promesse…
Vous êtes inquiets, me demandez si je vais bien.
Mais oui. Même si le stress augmente au fur et à mesure que j’assemble les morceaux de ce qui sera mon chef d’œuvre à moi, un tout petit chef d’œuvre, mais j’y tiens. Une petite robe, toute
simple, qui pourra être remise en l’accessoirisant autrement. Une robe chasuble avec son chemisier.
Tout bientôt… ma petite dernière entrera à la mairie de notre village pour son mariage.
Et moi, en la regardant sortir au bras de son mari, je me dirai qu’elle est bien jolie dans sa nouvelle robe, celle que je préparais, dans la pièce à côté.
...
De vous à moi