Il y a, au pied de la Bibliothèque, non loin de la quichottineraie, un arbre différent.
Ce n'est pas un quichottinier, non, c'est le Gardien. Il se dresse entre deux mondes, celui de la Quichottinie, un peu magique, et celui de la réalité...
– Mais, la Quichottinie, c'est réel aussi... Tu ne peux pas dire que c'est seulement du virtuel ! Depuis le mois de janvier, depuis que tu as demandé que l'on te dessine un quichottinier, tu en
as reçu, beaucoup, de toutes sortes, de presque chacun de tes visiteurs habituels, et même de visiteurs inconnus...
C'est vrai... de nombreux visiteurs, même de ceux qui ne viennent pas souvent. Mais, c'est cela, la Quichottinie, un pays sans douane, sans grilles. Tout le monde est le bienvenu, sans obligation
de s'installer, sans obligation de rester plus longtemps qu'un moment de partage, fût-il bref.
On peut aussi seulement jeter un coup d'œil et estimer qu'une visite plus approfondie est inutile...
Tout est permis, tout est possible en Quichottinie.
Tout...
Sauf le non-respect des lieux et de ses habitants.
C'est pourquoi il y a un gardien.
– Que fait-il ?
Il est là, depuis la nuit des temps, il me protège, moi.
– Toi ?
Oui, moi...
– Tu as besoin d'être protégée ? De qui ?
De moi, surtout, je crois.
Derrière Quichottine, cet être qui, pour l'instant, n'existe que sur le Web et sur la page de garde de certains livres que l'on m'a dédicacés – Vous vous souvenez ? Le premier à l'avoir
fait, c'était Jean D'Ormesson – derrière Quichottine, il y a moi.
C'est ce "moi" que le Gardien protège.
– Mais comment le peut-il ? Ce n'est qu'un arbre ! Il pouvait être un quichottinier parmi d'autres et trouver une place dans la quichottineraie... C'était facile de rajouter une case dans ton
tableau !
Non, il ne le pouvait pas... Ce gardien-là, c'est un tableau... Un tableau de Joëlle, un tableau qui, comme d'autres,
plus que d'autres, m'a parlé dès que je l'ai vu chez elle. Il n'avait pas encore de titre, seulement des points de suspension.
– Il était "en attente"...
Oui, en attente... en attente du commentaire qui permettrait à Joëlle de le nommer, comme souvent chez elle. Je dois dire que j'aime bien ce moment-là, celui où je guette dans les messages
déposés par ses visiteurs celui qui aura l'heur de peser sur la décision. Pourquoi un mot plutôt qu'un autre ? Je ne sais pas. Il me semble que même Joëlle ne pourrait pas répondre à cette
question.
Je crois qu'il y a des moments où l'on entre en communion avec une image, et, au-delà de l'image, avec l'artiste qui l'a créée. Tableau ou photographie, montage...
– Ce n'est pas du tout la même chose !
C'est vrai. Pourtant, Joëlle fait aussi des photos, elle les montre sur son blog... et j'ai déjà vu des photographies qui étaient de vrais tableaux, chez elle, mais aussi chez Petite Elfe, chez Clo... je suis sûre que vous auriez des milliers d'exemples à me donner.
– Alors, pourquoi n'as-tu pas mis l'arbre de Joëlle dans tes tableaux ?
Parce que je ne pouvais pas... Dans mes tableaux, J'ai déjà un tableau de Joëlle. Vous ne vous souvenez pas de Brocéliande ? Pourtant, c'est lui qui permet d'ouvrir ma pinacothèque lorsque vous êtes sur l'une des pages de la Quichottinie. Et je me suis
promis de ne pas mettre plus d'un tableau par artiste, il y en a tant à montrer !
– C'est comme si tu ne lisais qu'un seul livre par auteur ! Là, tu exagères vraiment !
Pourquoi ? Cela n'empêche pas de montrer les peintres dans d'autres rubriques... Il suffit de fouiller un peu.
– Tu digresses, là... Tu ne crois pas ?
C'est vrai... Il faudrait que je vous montre ce Gardien de ma vie, que je vous dise comment je l'ai vu, comment je le vois aujourd'hui...
Alors... Voici tout d'abord L'arbre de Vie.
Lorsque je l'ai vu chez Joëlle, la première fois, je lui ai dit :
Et puis, j'ai laissé passer le temps...
– Pourquoi ? Elle n'a pas voulu te le prêter ?
Oh ! Mais si ! Bien sûr qu'elle me l'a prêté... Elle attendait, bien gentiment, sans hâte, elle m'a laissé l'imaginer, l'entourer de mes mots à moi, le regarder même...
Et, peu à peu, le second quichottinier de Joëlle est sorti de la quichottineraie, il est devenu mon arbre à moi, mon arbre à souvenirs, mon Gardien.
Celui que je voyais de ma fenêtre, celui qui s'était appuyé négligemment – non, pas
si négligemment que ça ! – au mur de mon château de sable pour m'obliger à résister, à ne
pas baisser les bras.
Cet arbre de vie, il est comme moi, entre ombre et lumière, encore hésitant... Fort de tout ce qu'il a puisé au fil des jours, dans l'eau que l'on voit à ses pieds...
– De l'eau ?
Oui, de l'eau... des larmes... ou de l'encre qui sait ? Ce bleu que je mets partout autour de moi, pour me permettre d'exister. Ce bleu qui habille mon lutin, mes fleurs des champs et des
parterres, mes pensées... et même mon ciel, où que je sois.
– Il y a du bleu... mais le reste ?
Le reste ? L'automne et le printemps dans son feuillage, la force de la sève qui se répand et surgit partout, de la moindre blessure, pour mêler l'aurore au crépuscule... La nuit... ce moment où
tout s'éteint, et où, pourtant, tout pourrait encore exister, à l'ombre de mes souvenirs.
– Ce noir...
Une ombre... seulement une ombre, celle que le Gardien jette comme un manteau sur cette partie de moi que je ne dois pas montrer, qui doit rester secrète...
– L'arbre se tord, tu vois bien, il a mal... il souffre... il va mourir peut-être...
Non, il ne mourra pas. Il a, comme nous tous, des moments de faiblesse, des moments où tout semble trop lourd. Des moments où il peine... où il a de la peine, du chagrin. Il a des moments où il
se sent roseau... mais il est chêne, il est destiné à survivre à Quichottine, à me survivre à moi... aussi.
– Mais s'il est chêne, la tempête pourra le déraciner !
Non. Elle ne pourra pas. Jamais.
Parce que là où il est, désormais, même la Tempête sera musique...
Merci, Joëlle, pour le magnifique tableau que tu m'as offert.
Il a trouvé sa place, au dessus du piano.
...
Tu me le prêteras, dis, pour que je te raconte mon quichottinier à moi ?
Bientôt... très bientôt.
Cet arbre est magique... douloureux pourtant, mais si vivant, plein de force malgré ses blessures...
Mais il faut que je le peigne doucement, sans le forcer, sans lui faire de mal... de mes mots, comme tu l'as fait de tes couleurs.
Merci, Joëlle.