S’il s’était arrêté sur la berge, ce soir-là, ce n’était pas sans raison. C’était comme s’il savait que tout finirait auprès de ce marais qui ressemblait à s’y méprendre à celui où le lutin bleu
de ses histoires avait un jour disparu.
Il aimait tant les couchers de soleil !
Il s’assit et laissa son regard se poser, ici, là, et sans doute aussi ailleurs, partout où lui seul pourrait déceler une présence, un bruit qui ne serait peut-être qu’un souffle de vent.
Tout était calme, serein, et, sous la barque amarrée à la rive, le clapotis de l’eau se faisait frémissement à peine audible.
Les couleurs se perdraient bientôt dans une ombre bienfaisante.
Il fallait profiter de cet instant.
Il enserra ses genoux de ses bras fluets et y posa le menton.
Il se sentait un peu perdu, mais l’était-il vraiment ?
Il voyageait depuis si longtemps, de village en village, de château en château…
Il avait nom Clément, il était troubadour et passager du temps.
Passager du temps ?
Était-ce ainsi qu’il devrait se présenter ?
Un canard voyageur poussa dans le lointain un cri sinistre. S’était-il laissé surprendre ? Le loup avait-il eu raison du volatile avant qu’il n’eût atteint la branche salvatrice ou l’eau si
proche ? Le loup… ou le renard famélique qu’il avait entrevu dans les fougères un peu plus tôt… Il ne saurait le dire. Le silence s’était abattu de nouveau sur la campagne, un peu
inquiétant.
Mais Clément n’avait pas peur. Il savait bien qu’il ne craignait plus rien.
Le temps n’avait aucune emprise sur lui depuis qu’il avait franchi sans le savoir l’espace qui séparait son époque, son monde, d’un autre où il évoluait désormais, sans plus jamais ressentir ni
le froid ni la faim.
Tout avait été si facile !
Il savait qu’il n’oublierait jamais ce moment.
Il était tombé dans un ravin, alors qu’une troupe de brigands le poursuivait. Ils n’en voulaient pas à sa vie, certes, mais à son seul bien, le plus précieux, la petite dague que lui avait
offerte celle à qui il dédiait aujourd’hui ses plus belles chansons… Il ne voulait pas la perdre et encore moins qu’on la lui prît.
Sa valeur tenait à l’émeraude sertie dans le manche façonné par l’un des meilleurs artisans de Tolède. Il ne s’en était guère servi mais elle tenait dans sa vie plus de place que bien d’autres
objets dont il s’était depuis longtemps séparé.
Il était donc tombé, et sa chute avait été si longue qu’il s’était étonné de se trouver, vivant encore, au fond d’un trou finalement pas si profond.
Bien sûr, il avait dû grimper, ensuite, s’accrocher aux aspérités rencontrées pour accéder à la lumière…
Le ciel était si bleu qu’il avait failli ne pas le reconnaître. Il ne ressemblait pas à celui qu’il avait quitté quelques instants auparavant.
Il s’était appuyé au mur de pierre pour retrouver son souffle, avait secoué son pourpoint vert de troubadour afin d’en ôter les traces de poussière, puis il avait décidé de reprendre son voyage.
Le problème avait surgi au bord du chemin. Où devait-il aller ? De multiples voies s’ouvraient à lui et il n’en connaissait aucune. Tout semblait neuf, étrange. Différent.
Il n’avait compris qu’il avait quitté son monde que lorsqu’un arbre, compatissant, s’était penché vers lui et lui avait tendu de jeunes pousses et des bourgeons à peine éclos.
L’arbre n’avait pas l’aspect de ceux qu’il avait maintes fois croisés en allant chez les druides, là-bas, à Brocéliande.
Il ne parlait pas, mais, pourtant, Clément l’avait très clairement entendu.
Ému de le voir indécis l'arbre lui expliquait qu’il lui fallait recommencer sa vie, dans un ailleurs dont il devait tout apprendre, tel l’enfant qu’il était redevenu.
...
Depuis, Clément avait suivi chaque chemin, découvert bien des routes de son nouveau monde, croisé des hommes et des femmes qui l’avaient encensé, ou, au contraire, qui lui avaient jeté des
quolibets, de ces mots dont les blessures ont tant de mal à cicatriser.
Il avait traversé le temps, l’espace, sans jamais perdre ni sa jeunesse apparente, ni son espoir de retour.
Il y croyait encore, aujourd’hui, près de ce marais mystérieux où tout avait commencé.
Il sentit dans son dos le vieil arbre soupirer.
L'adolescent si frêle, fragile, savait-il vraiment ce qui se passerait quand il plongea son visage dans l’onde par trois fois ?
La première fit naître quelques rides, au coin de ses yeux, de sa bouche, et barra son front d'une marque profonde.
La seconde effaça la blondeur qu’on lui avait toujours connue et teinta d’argent ses cheveux, sa barbe et ses sourcils.
Quant à la troisième....
La troisième ne laissa de lui qu’un très vieil homme que le marais rendit aux siens, là-bas, dans le monde où Clément le Troubadour aurait encore des histoires à raconter.
Cergy le 30 juillet 2011
© Quichottine pour le texte
© Fancri pour les images
...
Merci à mon ami Fancri, qui fut l'un des premiers à m'accueillir sur
OB, de m'avoir prêté ces images sans lesquelles vous n'auriez pas lu cette histoire aujourd'hui.
Un "clic" sur chacune d'entre elle vous la montrera en plus grand chez son auteur, dans son contexte original.
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De vous à moi