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Il ne sert à rien de s'abîmer les yeux... (sourire)
Dimanche 18 mai 2008

L'écrivain, assis dans la chapelle, réfléchissait...

Ses pensées l’avaient emporté bien loin mais ses yeux parcouraient le décor, se posant, plus longuement parfois, ici ou là, en quête d’un objet à décrire. Il était à cours d’inspiration, comme devant une page blanche. Il savait qu’il lui faudrait se présenter devant le roi, le soir venu, avec une nouvelle histoire. Il aurait voulu l’illustrer… le roi aimait les images ! Mais il avait fait le tour de tout le royaume enchanté sans trouver ce qui conviendrait. Il n’y avait rien qui soit digne d’un chef d’œuvre… et le roi devenait exigeant.

L’écrivain réfléchissait… à son chef d’œuvre en gestation.

Depuis plus de trois mille ans, il se rendait chaque soir au palais… et depuis plus de trois mille ans, il assistait au même cérémonial. Le roi, trônant sous le dôme de glace semblait s’y ennuyer à mourir. Les courtisans inquiets et inutiles guettaient la moindre de ses réactions pour l’imiter aussitôt, pour lui complaire…

Si le roi bâillait il y avait cent courtisans qui se décrochaient la mâchoire. Si le roi soupirait, la salle du trône se transformait en antichambre du mur des lamentations. Si le roi riait, c’était un tumultueux concert de rires de toutes sortes qui fusaient de la foule des courtisans qui se seraient roulés sur le sol s’ils avaient pu montrer ainsi leur solidarité avec leur seigneur. Mais ils reculaient devant le ridicule d’une telle situation.

Il était arrivé que le roi pleurât… Ce soir là, aux cuisines, les marmitons avaient failli ne plus pouvoir rallumer le feu. Les larmes des courtisans solidaires avaient couvert les dernières braises, et tout le bois du palais en était détrempé ! Depuis, l’écrivain évitait les histoires tristes. Parce qu’il avait failli quitter le château sans dîner ce qui n’était pas pour lui plaire. Le roi seul lui donnait de quoi subvenir à ses besoins. Lorsqu’il était content, il priait l’écrivain à sa table et celui-ci pouvait se régaler de mille friandises. Lorsque le roi n’était pas totalement satisfait, il envoyait l’écrivain aux cuisines. Il y glanait les quelques restes du dîner de la veille que les chiens avaient refusés. Il n’y avait pas de juste milieu.

L’écrivain devait s’appliquer, sans qu’il y eût d’alternative possible ou imaginable à son zèle.

L’écrivain était assis dans la chapelle… Il s’y rendait souvent quand il ne savait plus à quel saint se vouer. Il n’y a pas vraiment de Dieu dans le monde des lutins, mais ils fréquentent de nombreuses chapelles… ce sont celles que nous désertons. Dès qu’il n’y a plus personne, un lutin s’installe et fait venir les siens. C’est ainsi depuis la nuit des temps. L’écrivain avait choisi l’une d’elle, parce qu’elle n’était pas encore tout à fait déserte, seulement de temps à autre… et que donc il était le seul lutin à oser s’y aventurer. Il connaissait ses heures d’ouverture et il en profitait pour l’occuper lorsqu’il n’y avait personne.

L’écrivain réfléchissait à son chef d’œuvre.

Comment le réaliser ? Un chef d'œuvre a toujours besoin de brouillon... et l'on ne le réussit pas souvent du premier coup ! Pour l’instant, il n’avait écrit que des brouillons, de petits contes qui n’avaient pas atteint la perfection nécessaire pour plaire suffisamment au roi ou à sa cour.

D’un autre côté, l’écrivain se disait qu’il fallait qu’il en fût ainsi. Le jour où il écrirait son chef d’œuvre, le roi le nommerait à la tête de tous les écrivains du royaume et il n’aurait plus le droit d’écrire. Il serait en charge des autres jusqu’à ce qu’un lutin plus jeune, plus adroit ou original soit nommé à sa place. Alors, il serait relégué au classement des œuvres, dans la grande bibliothèque du palais.

Un lutin « écrivain en chef » ne redevenait jamais simple écrivain. C’était tout à fait prohibé. Il lui fallait retomber dans l’anonymat, ne plus se montrer à la cour et surtout ne pas se risquer à écrire la moindre histoire.

Un écrivain avait un jour désobéi… le roi, n’avait pas voulu se laisser apitoyer. Malgré les supplications de la reine, des petits princes qui étaient pourtant à l’origine de sa faute, car c’est pour eux et à la demande de la reine que l’écrivain avait désobéi, le pauvre contrevenant avait été envoyé en prison et avait été décapité au cours d’une cérémonie exemplaire. Tout le monde s’en souvenait !

Lorsque l’écrivain aurait trouvé son chef d’œuvre, il devrait l’annoncer au roi et à sa cour, en grande pompe. Ce jour-là serait jour de fête. Il y aurait un grand festin et tous les écrivains du royaume y seraient convoqués.

Alors bien sûr, le roi organiserait le concours. Le roi aimait bien les concours. Il s’arrangeait pour qu’il y eût toujours de nombreux participants, cela le distrayait de les voir s’escrimer dans des joutes orales et d’ouvrir les portes du palais au grand jury. Il se prêtait à mille folies pour en impressionner les membres.

Le grand jury était composé des frères et sœurs du roi de la forêt. Il y avait la reine de la montagne, sa sœur aînée, et le prince des mers, le plus jeune de ses frères. Le roi du désert était un peu en froid depuis que l’on n’avait pas voulu tenir compte de ses avis sous prétexte qu’il ne pouvait pas comprendre que l’on gâchât de l’eau… Le roi de la forêt rêvait de réunir tout le monde ce qui serait l’occasion de démêler ce quiproquo. Depuis quelques jours, il se faisait pressant et menaçait d’organiser un concours uniquement pour décider de celui qu’on conduirait en prison !

Depuis trois mille ans, l’écrivain accumulait les brouillons. Il avait réussi à ne pas lasser le roi, à le tenir en haleine avec des contes qui étaient plus que passables, honorables, et bien que n’ayant jamais obtenu les félicitations à l’unanimité, il avait toujours remporté les joutes contre les quelques émules qui avaient osé se présenter à la cour. C’était un bon écrivain, le meilleur, et le roi le gardait auprès de lui. Mais, là, il était temps. Il devrait renoncer à sa charge s’il ne produisait pas un chef d’œuvre. Le roi l’en avait informé la veille. Il était las d’attendre indéfiniment. Trois mille ans, c’était assez de brouillons !

Sur le mur, à gauche du transept, le soleil dessinait un nouveau vitrail, reflet provisoire de celui que l’artiste avait créé sur sa droite.

L’écrivain se mit à écrire, sans répit. Lorsque la nuit effaça le second vitrail, il se leva. Son histoire achevée plairait au roi, sans aucun doute. Il y avait mis toute son âme, sans plus se protéger.

Il remit le parchemin à l’un des gardes du palais et disparut dans la brume qui montait du marais tout proche…Il ne reviendrait pas.





Ce conte est le dernier d'un recueil, Paraboles, que mon amie Anne A. a illustré pour moi.


par Quichottine publié dans : L'heure du conte
communauté : Aux portes de l'imaginaire ajouter un commentaire commentaires (93)   

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