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Il ne sert à rien de s'abîmer les yeux... (sourire)
Vendredi 2 mai 2008
Tout ceux qui trouvent que je lis beaucoup trop du "pb-r" sont priés de ne pas me le redire ! (Je le sais, je vais essayer d'y remédier dans les jours qui viennent...)

Mes écrivains et moi, c'est comme ça.

Il m'arrive de tomber amoureuse, sans que je sache vraiment pourquoi, parce que des mots m'ont plu, qu'ils me correspondent à un moment. Alors, il est heureux pour moi que je ne les connaisse pas vraiment, ces écrivains pour lesquels j'ai un "coup de foudre" !

Il faudra que je vous parle un jour de ceux qui l'ont précédé dans ma bibliothèque, ceux dont j'ai, sur mes rayons, tous les livres (ou presque). Ils peuvent être homme ou femme, peu importe, parce que je ne vais rien en faire d'autre que de les lire, passionnément.

Promettez-moi de ne pas vous moquer... Je pense que ça a dû vous arriver, à vous aussi, de tomber amoureux (ou amoureuse) de quelqu'un dont vous ne saviez pas grand chose, que vous ne croisiez qu'à certaines occasions... Non ? C'est comme d'être amoureux d'un acteur ou d'une actrice... Vous voyez tous ses films, vous collectionnez ses images... tout en sachant que, dans la réalité, c'est peut-être quelqu'un de pas très fréquentable.

Mais vous n'en avez cure, n'est-ce pas ? Parce que ce qui compte pour vous, c'est le plaisir que vous ressentez en le/la regardant, en l'écoutant.

Moi, j'aime lire, c'est comme ça. Et je préfère certaines lectures à d'autres, c'est comme ça aussi.

Patrice Baluc-Rittener, je l'ai découvert par hasard.

Je suis tombée amoureuse de Julien, mais je vous l'avais dit... Dans un autre de ses livres, je suis tombée amoureuse de Nina. C'est l'avantage. Quand on lit, quand on écrit, on peut être tour à tour homme ou femme, selon le personnage qui vous attire le plus. Depuis, je lis du "pb-r", sur ses pages d'OB, sur les pages de ses livres. Même dans les romans policiers ! J'aime bien, parce que c'est "différent".

- Mais ça ne veut rien dire ! Enfin, Quichottine !
Tu arrêtes de nous quichottinauder ?


Ah... c'est vrai ! vous ne savez pas que mon dictionnaire a un nouveau mot grâce à Chantal !

Quichottinauder : verbe transitif direct.
On quichottinaude quand on taquine Quichottine ou quand on est taquiné(e) par Quichottine.

(Il fallait bien expliquer le pourquoi d'un synonyme...)


Alors, oui, je vais vous expliquer.

Pour l'instant... (comme tout coup de foudre, c'est susceptible d'évoluer, dans un sens ou dans un autre)... Pour l'instant, donc, quand Patrice Baluc-Rittener publie un nouveau livre, je me l'offre, ou on me l'offre... Mais, je le lis. Je lui consacre un peu du temps dont je dispose. Je dois dire que jusqu'à présent, j'en ai été plutôt contente.

Vous savez pourquoi ? Parce que c'est chaque fois comme si 'il m'invitait à une fête, à un moment de rencontre... et que chaque fois, j'ai trouvé là quelque chose de nouveau.

Vous imaginez ce que ce serait si vous deviez vous attabler toujours devant le même plat, fût-il délicieux ?

Moi, ce que j'aime chez lui, c'est que c'est chaque fois différent.

Là, nous sommes en mai, en mai 1968. Ce mai-là, je l'ai connu, parce que j'étais alors au lycée... Mais, je l'ai connu à travers ce que l'on en disait, parce que j'étais pensionnaire et que je n'avais pas vraiment accès à cette rue où tout se déroulait.

Le roman ...

(Contrairement à d'autres livres dont les librairies font de grandes piles depuis qu'il est question de fêter les quarante ans de ce mois de mai 68, ce n'est qu'un roman à lire comme tel, à dévorer sans se poser de questions existentielles sur le pourquoi et le comment)

... ce roman, donc, se lit d'une traite... Enfin, c'est comme ça que je l'ai lu.

On y entre le deux mai. Tiens, c'est aujourd'hui !

En fait, c'est comme si l'on avait trouvé un journal intime, dans le vieux tiroir d'une armoire... Un tiroir où l'on n'allait plus jamais ! Mais, ce journal, il a été écrit après, pas au moment où les événements se déroulaient.

Ah... je sais, je vais encore certainement m'embourber dans des explications à n'en plus finir... mais peut-être pas.

Je vais tout simplement vous montrer...

2 mai 1968, 12h30.

C'était un jeudi.
J'étais planté devant la vitrine du marchand de télévisions... Cazeneuve, il s'appelait. Serge Cazeneuve. Je le connaissais, Il habitait pas très loin de chez moi, à la cité des Acacias, un quartier populaire. Un bon gars, travailleur et tout... Il avait ouvert son commerce quelques mois plus tôt. Des télévisions. L'avenir.
Les yeux plissés, j'essayais de contourner les reflets. Derrière la vitre, sur l'écran neigeux, les images en noir et blanc montraient des CRS harnachés, cachés sous des boucliers ; le parvis envahi de la fac de Nanterre, des rues que je ne connaissais pas. Je voyais des jeunes courir dans tous les sens ; avancer, reculer; s'arrêter, s'éparpiller... Je les trouvais bien habillés... certains portaient des foulards sur le visage, d'autres balançaient des trucs en direction des policiers. C'était un peu confus.

Je regardais. Fasciné. Les mains au-dessus des sourcils, collées à la vitre, je laissais voguer mon imagination... là-bas... dans cet endroit magique où tout semblait si différent, tellement brûlant et flamboyant. A l'étroit dans mes dix-sept printemps, je vivais par procuration une sorte d'appel assourdissant, qui s'imposait à moi comme une évidence. [...]
(p. 5)


Vous voyez ? J'imagine l'adolescent, le jeune adulte plutôt, revenant sur cette page de sa vie, sur un cahier à spirale...

(Je suis désolée, je n'ai trouvé ni les paroles ni la musique
de ce "Cahier à spirales" que chantait Nicole Rieu.)

Je le vois très bien, moi, il essaie de tout écrire, jour après jour, afin de ne pas oublier.

Pourquoi ? parce que c'est important. Vous ne savez pas encore à quel point !

Un marchand de télévisions... Oui, vous savez, aujoud'hui, on fait la chasse aux mots employés "pas comme il faut". On achète un téléviseur...

(à écran plat, un téléviseur LCD ou plasma... dans l'un des super-marchés-bradeurs. On se fait parfois avoir. Normal. Parce que tout va si vite que tel écran qui nous semblait sublime est déjà obsolète le lendemain de l'achat. C'est d'ailleurs pour ça que cétait une affaire !)

... et donc, on regarde la télévision, l'une des trente-six mille chaînes dont je me demande toujours à quoi il sert d'en avoir tant, puisqu'on ne peut en visionner qu'une à la fois !

C'est ce que nous faisons aujourd'hui, parce qu'alors, ce n'était pas le cas. La seconde chaîne n'avait que quatre ans, la couleur venait à peine d'entrer sur les écrans et il n'y avait que très peu de postes qui permettaient de regarder les émissions autrement qu'en noir et blanc.

Posséder un téléviseur à la maison, c'était presqu'un signe extérieur de richesse ! C'est vrai... Aujourd'hui, le monde est inversé et l'on pense que ne pas en avoir est un signe exterieur de pauvreté.

Je reviens à notre livre... Ce jeune lycéen qui passe son mercredi... (pardon, son jeudi, parce qu'à l'époque, c'était le jeudi que l'on avait congé)... donc, qui passe une partie de son jeudi après-midi à s'abîmer les yeux devant la vitrine d'un marchand de téléviseurs, je le comprends très bien. Il s'appelle Frédéric, et il a dix-sept ans.

Il se présente sans complaisance au fil des mots...

Moi, tout petit lycéen de terminale littéraire d'un lycée de province quelconque... En fait, je n'étais rien. Je l'avais réalisé depuis pas mal de temps et je m'en rendais compte un peu plus chaque jour. Fils d'un modeste éboueur et d'une femme de ménage, je ne comptais pas ! Depuis longtemps j'avais ressenti mes différences, mes absences de privilèges, la suspicion qui m'entourait quand je m'adressais aux nantis... Intellectuellement, ça m'énervait. Globalement, malgré tout, je m'en foutais. Je cultivais même cette nonchalance distante... Elle m'aidait à repérer les intrus, les faussaires, les pseudos-intellos et les faux poètes de la révolution.
Et maintenant, je rêvais de me frotter aux aristocrates psychédéliques et autres marionnettes hautaines que je voyais parader dans la télé de mes voisins... Oui, j'en rêvais.
(p.12)


Je sais que certains vont penser qu'il s'agit encore de clichés. Mais non, parce qu'il y en avait forcément, des enfants de femme de ménage et d'éboueur syndicaliste parmi ceux qui allaient au lycée. Peu, c'est vrai. À ce moment-là, il fallait prouver sa valeur pour continuer au delà du certificat d'études. Mais, à cette époque-là, on pouvait trouver du travail avec juste ses mains, du courage, et l'envie d'y arriver...

Lui, Fred, il en a du courage... Il va le montrer. Il va aller au bout de son rêve et "monter à Paris", avec rien, en empruntant de quoi payer son voyage.

Lundi 6 mai, 6h15.

J'ai vendu mes bouquins, porté mes maigres fringues au "surplus", retiré mes économies de mon livret, emprunté à Denis, à Nicole, mendié presque... Mais je l'avais enfin : un billet de train !
Un billet pour Paris...
(p.31)

Je saute des pages pour vous...je suis sûre que vous les lirez !
L'aventure commence à la gare d'Austerlitz, le 7 mai à 8h32. La précision est remarquable, comme les horaires de train.
Il arrive à Paris, avec rien ou presque.

Il y avait beaucoup de monde et une odeur bizarre. Après, j'ai compris que c'était l'odeur de Paris. Je la reconnaissais, comme on reconnaît l'odeur de la fille qu'on aime quand elle a mis du patchouli...
Ça m'a fait un choc ! J'avais l'impression d'être à l'extérieur de moi-même... j'avais déjà eu du mal à trouver la sortie. Compressé, balloté, emporté, je serrais contre moi le sac de sport dans lequel j'avais fourré tous mes trésors : un jean propre, trois chemises, mes deux slips et des chaussettes... Le briquet Zippo aussi, inutile bien sûr, avec un vieux sac de billes qui me sert de trousses de toilette. Et puis, un porte-cartes avec les photos de mes parents... et celle de Nicole qui dépasse dessous. Un livre de San Antonio et le "Candide" de Voltaire, pour faire bien... J'ai glissé mes économies entre les pages... de quoi tenir quelques jours.
J'ai aussi convaincu Bilou de me prêter ses "clarks". Ils sont un peu petits et j'ai mal aux pieds. [...]
(p.36)

J'ai ri, je crois... à cause  de la précision. J'ai ri en repensant à ces "clarks" qui furent mon premier achat d'étudiante, avec mon premier argent gagné... Je rêvais, moi aussi de ces chaussures qui me feraient l'égale de mes camarades de faculté !

Entre les deux gares, celle de son arrivée et celle de son retour chez lui, le 31 mai, il y a tout. Tout mai, tout ces espoirs, toutes ces découvertes, tout ce que l'on peut imaginer, et plus encore. Frédéric, c'est un peu celui que j'aurais aimé être cette année-là, à ce moment-là. C'est un moment que personne ne pouvait mieux décrire, parce qu'il était là-bas, j'en suis sûre, moi.

Je suis sûre que celui que j'appelle "Monsieur l'Écrivain", avec un "É" majuscule (par amitié plus que par dérision, parce que j'ai l'impression de le connaître un peu depuis que je le suis, ici ou là, depuis que j'ai compris qu'il savait dire et mieux encore écrire sans pour autant avoir pris "la grosse tête" comme on dit chez nous), je suis sûre qu'il était là-bas, à ce moment-là.

Je suis certaine qu'il était avec eux, avec ceux qui rêvaient à des choses nouvelles... et je sais que l'analyse très fine que fait ce lycéen de dix-sept ans, il l'a faite aussi.
Trente jours en mai, couverture


Je savais, en ouvrant ce livre, que j'allais y trouver un peu plus qu'un roman... C'est un roman, un beau. Mais c'est aussi un grand morceau de vie, la vraie, qui se déroule au fil des pages, qui nous happe en quelques mots...


Vous ne m'avez pas déçue, Monsieur l'Écrivain. Merci.




Patrice Baluc-Rittener,
30 jours en mai
Paris : L'Harmattan, 2008


par Quichottine publié dans : Livres lus
communauté : SOIF DE LIRE... ajouter un commentaire commentaires (55)   

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