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Elle a écrit hier qu'elle associait Don Quichotte à Jacques Brel.
Moi aussi.
Jacques Brel, "L'Homme de la Mancha", j'ai eu la chance de pouvoir assister à l'une de ses représentations, au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris. Depuis, ce grand seigneur de la chanson est resté pour moi, Don Quichotte, et aucun de ceux que j'ai pu voir depuis n'a pu le remplacer dans ma mémoire.
Je trouvais les vers de Rostand sublimes... Je l'avais vu au théâtre... sur l'écran d'un téléviseur en noir et blanc. L'acteur n'était pas laid. Mais combien de courage et d'abnégation dans les mots qu'il disait. J'admirais... Je le voyais aimer jusqu'à la déchirure...
...Ah... d'accord ! ça, c'est Brel, et "L'Homme de la Mancha" qui revient au galop. Il faut dire que don Quichotte est toujours volontaire quand il s'agit de défendre de bons sentiments.
[...] Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer, même trop, même mal, [...]
Dans les mots de Jacques Brel, aimer, c'était "aimer trop, aimer mal"... mais il aimait, "jusqu'à la déchirure".
(Ah, mon "Homme de la Mancha" à moi,
il résonne encore dans mon coeur
plus de trente ans plus tard !)
Souvenez-vous, j'avais reçu à treize ans mon premier don Quichotte, en version originale, non sous-titrée. C'est un livre difficile à lire, pour moi qui ne faisais qu'apprendre cette langue qui est aujourd'hui encore chère à mon coeur.
J'en ai fait mon livre de chevet.
J'ai été placée dans un internat où tout est contrôlé... même les livres que l'on lit, surtout eux d'ailleurs. Celui-ci, en espagnol, est passé à travers les mailles du filet de la censure. Il est trop connu, trop estimé par tous. On me le laisse. Ce sera ma liberté.
Me volà en classe de première... Je ne quitte l’internat qu’aux vacances. Je fais partie de celles qui ne sortent pas le dimanche. Je suis pourtant devenue bonne élève. On m’apprécie malgré mes réparties qui frisent souvent l’insolence et que l’on me pardonne car j’ai l’excuse d’avoir perdu mes parents à six mois d’intervalle l’année précédente.
Orpheline, j’ai certains droits. Droit de perdre de temps en temps la mesure de ce qui se fait ou qui ne se fait pas. On me pardonne donc, et l’on essaie de me distraire.
Ce cadeau d’une soirée au théâtre des Champs-Élysées, cette année-là, restera à jamais gravé dans ma mémoire. Au programme, Jacques Brel.
Je ne suis pas très au courant de la carrière de ce monsieur. Je le découvre. C'est une révélation.
Sur scène, il y a mon Don Quichotte, celui qui est capable d'émouvoir, de faire rire ou pleurer. Il chante avec ce quelque chose qui est plus que la voix et qui émeut jusqu’aux larmes. Il vit son rôle plus qu’il ne le joue. Il est Cervantès et il est aussi le chevalier un peu fou qui avait parsemé mon enfance de ses rêves.
Je ne serai jamais fan de Jacques Brel, dans le sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui. Je ne vais pas me jeter à son cou, je ne vais pas hurler mon adoration pour lui. Ce que je ressens ce jour-là, cela ne s’explique pas.
Ce sont les premières images réelles que je peux voir de Don Quichotte.
Bien sûr, j’avais admiré quelques œuvres d’art, des reproductions de Daumier ou de Picasso…mais ce n'est pas pareil.
Ici, Don Quichotte est vivant, il vibre, il chante.
C’est un mélange de son et de lumière, une image impossible à décrire.
Quelques jours plus tard, je parlerai de L’Homme de la Mancha avec mon professeur d’espagnol. Ce sera notre premier désaccord. Elle refuse l’adaptation qui a été faite. Don quichotte ne peut pas tomber amoureux d’une putain. Moi, je pense que si.
A l’époque de Cervantès, qu’un gentilhomme puisse prendre pour dame une paysanne est inadmissible. C’est la preuve même de sa folie. S’il n’était pas fou, il ne pourrait même pas la regarder. Nous vivons au vingtième siècle. Les spectateurs n’ont pas les mêmes références. Un conte de fée moderne ne marie plus le fils du roi à la bergère.
Nous ne sommes qu’en 1969… mais vingt ans plus tard, le cinéma américain va actualiser le débat : le milliardaire tombera amoureux de la putain et leur amour en fera une dame (Pretty woman, 1990).
Je pense que le contraste parle plus au public de Monsieur Brel. Il est plus vraisemblable. La paysanne n’aurait aucune raison de se retrouver dans une geôle avec Cervantès, la putain oui.
Brel chante « Écoute-moi, pauvre monde, insupportable monde… », il chante son amour pour Dulcinée, il chante son espoir insensé d’atteindre l’inaccessible étoile… Je vais faire de ce chant mon hymne personnel.
« Rêver, un impossible rêve », c’est aussi mon histoire.


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