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De notre impuissance guerrière est née l'écriture. Quelle résurgence ? Nous sommes des indiens qui n'habitons plus que nos signes noirs sur d'interminables papiers blancs. Comme le dit l'écrivain algérien Mounsi, nos fleurs du terroir ont des odeurs périphériques. Les périphéries, ces lieux nouveaux que notre siècle a inventés, ce sont nos fêtes.
Les vapeurs de l'asphalte chauffé du samedi soir, les têtes de choux coupés qui dégringolent le long de la glissière métallique juste à côté du crépitement solaire du feu d'ordures. Une palissade de gros bois aux échardes perfides qui nous sépare de l'usine où l'on met les têtes de choux dans les boîtes, et des chiffonniers venant vider leurs petites carioles bariolées qu'ils traînent à la place du bourricot, dans le grand brasier qui écrit sa fumée noire et tatouée d'amertume sur nos poings.
Certains d'entre nous sont nés dans ces marges, d'autres y ont été transplantés sans que jamais l'arbre n'y fasse racines. Gamins effarouchés, au pied des châteaux forts de béton, vers lesquels se sont faufilés peu à peu, à notre insu, nos imaginaires d'eaux vives. Que pouvions-nous faire d'autre au bout de toutes ces pertes, dans un monde dont la peau était beaucoup trop grande pour nous - elle avait la pesanteur d'une armure - que nous vêtir d'une demeure d'écriture pour reconquérir nos coutumes barbares d'enfants de la terre, et nos cérémonies ?
Ces fêtes où, à la nuit légère comme un foulard de soie noire, les petits dieux des histoires venaient autour de la lampe nous gratifier d'un royaume de conterie. Nous le nommions alors le jardin aux groseilles, dans lequel, sous les grimaces de la lune pleine, nous formions des rondes de diables aux bonnets carillonnants, menant des danses folles autour de la pierre sacrée, la pierre qui parle.
Et l'écriture qui vient redonner un sens à notre errance et à nos pertes, cette écriture qui est notre hache de guerre, s'inscrit elle aussi dans cette marge, ce lieu indéfini, ce terrain vague, où les mots un peu sauvages, un peu tordus, un peu éraillés, font des pieds de nez aux conventions littéraires. Elle est la marque de notre déchirure, de cet entre-deux où nous avons dû apprendre à vivre, à rêver, à aimer, où nous avons monté pierre à pierre, à côté de l'autre, la citadelle d'illusion.
Ecriture broyée entre pierre et tôle qui cherchera toujours sa racine d'arbre derrière les planches parfois pourries de la palissade où s'étirent de misérables petites baraques reliées par des toiles d'araignées de fil de fer où pendent des chiffons de couleur. Au pied des châteaux forts des banlieues, le royaume des gueux où nous retrouvions dans les filoches de brumes sales se disputant avec les tourbillons de suie, un espace de chimères dont nous portions inconsciemment le regret et la mémoire.
Ecriture qui quête son espace immense, hors de toutes limites d'un monde borné de murs et d'un temps figé dans une plaque de verre, sa liberté dans un fragment de bleu, un ciel ouvert dans un désordre marin qui n'en finit pas. Par la queue des diables est une écriture double, masquée. Il s'agit d'un texte volé à l'enfance et destiné à prendre la place du meneur de mots, de celui qui hêle : "Oyez, oyez l'étrange histoire..." au début d'une série de contes et histoires, dits par cet être mystérieux, ce bouffon errant, planqué entre des signes calligraphiques. Celui que l'on devine mais qu'on ne voit pas. Et qui, d'une histoire à l'autre, révèle parfois un peu de son rire blessé d'incendies.
Ici nous vivons, face à des palimpsestes de ciment qui s'écaillent sous les tags vengeurs des enfants d'outre-part. Il ne nous reste bien souvent que nos songes pour ne pas devenir fous de solitude. Ce que je voudrais donner, à ceux qui liront les contes de la mémoire, c'est ce que j'ai reçu dans mes mains ouvertes au fil des murmures et des chuchotements, au fil des cris et des silences de ceux qui passent.
Bien des choses n'ont pas été dites parce qu'elles font mal, parce qu'il paraît plus prudent de les oublier. D'autres nous sont écrites à l'encre rouge dans les paumes, d'autres encore nous sont glissées doucement, comme un chant d'amour hésitant et tenace tout au fond de notre oreille-coquillage. Et que les mots nous gardent de la haine et de l'oubli. Ecoute, écoute, je voudrais te raconter une histoire.
En 1997, "Par la queue des diables" de Dominique Le Boucher raconte, sous la forme d'un conte, - moderne par l'implication de la narration et le démembrement construit de ses composants- l'histoire de Neïla, histoire du vécu douloureux et exaltant du métissage dans un univers où béton et bidonvilles se disputent la toile de fond. C'est au cœur du bidonville et de la voix de Louna que la petite Neïla engrange "Les Nuits" et raconte ensuite, à sa manière, sa Nuit et la manière d'y allumer des lampes par l'écriture.


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