Aujourd'hui, une fois n'est pas coutume, je vais inviter une
fresque... Drôle d'acquisition pour une bibliothèque... où pourrais-je la mettre ? Elle est immense cette
fresque... douze mètres sur douze... vous imaginez ?
Il y a quelque temps, j'avais convié le peintre,
Raphaël Toussaint... Je lui avais offert l'hospitalité et il s'était installé dans l'une
des ailes de mon château.
Le soir, à la veillée, je lui racontais des
histoires, et lui, il les mettait en image... Il est comme mon ami
Muad...
Bon, d'accord, ce n'est pas tout à fait la vérité. Il me montrait des images et moi, je racontais des histoires. Aucune n'était vraie. Mais elles auraient pu l'être.
Il m'avait montré un tableau, un tableau magnifique. Le titre ?
Le tableau n'était pas grand... Tout de suite, je me suis mise à raconter, sans réfléchir, comme toujours... un peu trop vite. Le peintre m'écoutait. Il avait comme un petit sourire en coin... Je
ne sais pas vraiment ce qu'il pensait. J'étais comme dans un rêve éveillé, un rêve où je lui aurais parlé, bouche fermée et yeux mi-clos.
Je suis là. Je te regarde.
Toi, tu n'en as pas conscience.
Le chien m'a vue.
Il a délaissé pour un instant sa balle rouge. Il voit bien que je te regarde.
Il se demande si mes pensées sont amicales ou s'il va devoir me sauter à la gorge pour te défendre.
Le chien a la couleur de la robe de ta compagne.
Elle, elle a tous les millions que je n'aurai jamais.
Tu m'avais dit qu'elle n'était pas belle... Je t'ai cru.
Tu venais de m'apprendre l'amour, patiemment, magnifiquement.
A aucun moment je n'aurais pu penser que cette première fois serait aussi la dernière. J'étais allongée, alanguie, apaisée, souriant aux anges qui auraient dû veiller sur moi, quand tu m'as
annoncé ton prochain mariage.
Moi, je n'ai rien dit.
J'étais morte.
Je me demandais pourquoi mon coeur battait encore.
Je n'ai rien dit...
Tes yeux fuyaient les miens.
Tes yeux n'ont jamais su me mentir.
Là, je vous suis tous les deux depuis la gare.
J'ai essayé de regarder ailleurs, autrement, autre chose.
J'ai essayé de voir au-delà de vous deux, de ce deux qui ne sera bientôt plus qu'un.
Il y a tant à voir dans ce paysage de carte postale !
Je devrais pouvoir m'émouvoir devant les marguerites qui ont fleuri sur les pelouses pour fêter vos épousailles...
Je devrais pouvoir m'attacher à ces buissons, à ces arbres, à ces prairies où chacun trouve sa place...
Leurs occupations m'indiffèrent.
Le pêcheur qui me nargue là, tout près, en vous jetant un regard attendri, le couple tout là-bas qui ressemble à s'y méprendre à celui que vous formerez dans vingt ans... si tu savais comme je
m'en moque !
C'est elle que j'ai vue alors qu'elle t'attendait sur le quai de la gare...
Je me suis dit : "ce n'est pas elle... elle est trop belle !"
Parce que tu m'as menti...
Elle est riche, c'est vrai, tout le monde me l'a dit !
Mais elle est belle aussi... à faire damner un saint !
Je te croyais sincère... tu m'as menti !
Et là, dans ce paysage idyllique, je ne vois que le rouge dont je voudrais peindre sa robe immaculée...
La tuer... ou te tuer... Me venger.
Paysage de rêve où le chien a grogné !
Le peintre n'avait rien dit... ça arrive souvent. Ils parlent avec leurs pinceaux, ils n'osent pas toujours utiliser des mots. Il ne m'avait même pas dit bonsoir... Il avait quitté le château sans
franchir les portes de la bibliothèque.
Mais, hier,
Muad m'a appelée. Il a fallu que je me télétransporte, en Vendée... Il avait quelque chose à me
montrer. Quelque chose qu'il a
photographié pour moi, pour que vous le voyiez aussi. Regardez !
Vous avez vu ? Non ? Vous n'avez rien vu ?
Et bien sur ce tableau immense, sur cette
fresque grandeur nature, la
mariée qui donne le
bras à l'
artiste, c'est moi...
Je ne le tuerai pas...
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