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Il ne sert à rien de s'abîmer les yeux... (sourire)
Lundi 10 septembre 2007

Dans le tiroir aux secrets... au milieu du petit carnet, il y a une longue, très longue histoire... Ce soir, je vous la confie.

Le quinze de ce mois de septembre, nous ferons le point sur mon défi, je fouillerai dans mon tiroir pour y chercher ma propre fable, mais d'ici là, je ne sais pas ce que je ferai... alors, c'est bien simple, si je ne suis pas là, il faudra aller voir à Yeur si j'y suis...

quichottine

 

Et s’il avait été une fois…

 

Cela ce serait passé à Yeur, bien sûr !

Yeur est une ville agréable, géniale même, où les mères n’hésitent pas à envoyer leur progéniture parfois trop encombrante : "Va voir à Yeur si j’y suis !". En fait, chacun rêve d’y être un jour, à Yeur ! …Bien que beaucoup écrivent cela "ailleurs", il ne s’agit que d’une grossière faute d’orthographe et de la preuve d’une totale méconnaissance de la géographie.

 

Yeur, ville méridionale de l’île de Nullepart, en est aussi la capitale, le seul port, et le carrefour de toutes les routes. Les côtes très escarpées de l’île en interdisent l’accès, sauf à Yeur.

 

Je vous vois déjà ouvrant avec fébrilité votre atlas… Cherchez bien, tout près du cap de Bonne Espérance, vous voyez, ce petit point ? C’est là. Si les auteurs de votre atlas ne l’ont pas nommée, c’est sans doute parce qu’ils ont trouvé que "Nullepart", pour une île, cela ne faisait pas sérieux ! Et pourtant, croyez-moi, c’est une île magnifique qui bénéficie d’un microclimat très semblable à celui de nos zones tempérées. La flore se diversifie au rythme de trois saisons seulement : l’hiver est inconnu. La nature ne semble pas y avoir besoin de repos. L’automne voit les fleurs se faner, les fruits naître, mais, dès qu’on les cueille, un autre bourgeon apparaît : c’est le printemps. Miracle biologique sur lequel les savants se penchent depuis des années sans trouver de solution. L’équilibre de la faune est surprenant : il n’y a pas d’espèce en voie de disparition, pas de surpopulation non plus. En fait, si ce n’étaient les personnes envoyées à Yeur contre leur gré, il n’y aurait là-bas aucun problème.

 

Lorsqu’on arrive à Yeur, il faut obligatoirement aller au service d’accueil des résidents temporaires. Il faut y valider une carte de séjour. Pour cela, on doit obtenir un avis favorable des trois responsables : Mademoiselle Personne, monsieur Quelqu'un et madame L'Autre. Ils reçoivent les visiteurs successivement et sans concertation préalable. En cas d’échec, à défaut de leur agrément, on reçoit un billet de retour au logis, sans recours possible.

 

Le bureau de mademoiselle Personne est tout petit… mais ne vous y fiez pas. Au premier regard de l’hôtesse, on oublie l’exiguïté de la pièce, sa médiocrité. On ne voit plus que cet être au regard perdu, cette fillette dont on veut à tout prix faire son amie. On lui raconte ses rêves d’enfant, ses rages d’adolescent, ses craintes de toujours, ses espoirs de jamais, tout ce qui fut soi avant soi... Avant que la vie n’ait tué en soi tout cela, on était elle. C’est tout cela que l’on veut lui montrer pour la faire sourire, pour qu’elle comprenne. Dans l’eau bleu vert de ses yeux, on voudrait se perdre aussi. Si l’on a réussi à capter son attention, on le sait bien vite : la pièce a grandi. On y retrouve ses souvenirs vivants, réels, disposés sous leur meilleur jour dans des coins de la pièce qui n’étaient pas éclairés auparavant. Si l’ensemble lui plaît, elle vous invite à traverser le bureau pour pénétrer dans le suivant. Sinon, on se retrouve dans l’antichambre avec, à la main, le billet de retour.

 

Le second bureau est immense. C’est celui de monsieur Quelqu'un. On défaille en découvrant son mobilier. Il est presque identique à celui que l’on vient de quitter. Presque… car, dans ce bureau, rien ne manque. Tout ce que l’on a oublié, tout ce que l’on a effacé de sa mémoire est là, intact. Juxtaposés, superposés, enchevêtrés, les moments d’égarement, le moindre des soucis, les incertitudes, les désespoirs, la monotonie de certains jours… et l’être qui vous examine est comme le négatif de votre portrait. On hésite. Que faut-il faire ? On suffoque car ce n’est pas vraiment ainsi que l’on se voyait… Chaque partie de la pièce est plongée dans un brouillard déformant : il y manque les couleurs. On prend sur le bureau la palette et les pinceaux qui semblaient attendre et, d’un geste hésitant, on colore ses souvenirs, on inonde de lumière l’ombre de la pièce. Chaque instant que l’on a vécu, même le plus noir, comportait un coin de ciel bleu, un parfum fugace, quelques notes de musique. Le temps n’existe plus. Sans se lasser, on peint. Tout va bien. En face, l’être qui sourit semble plus jeune. Il s’est dressé et ouvre l’accès au troisième bureau.

 

Madame L'Autre s’y trouve. On n’aurait pas grand chose à faire pour franchir ce dernier pas. On doit seulement lui sourire et lui pendre la main… seulement ! … mais toute une vie d’indulgence et de compréhension n’ont pas été une préparation suffisante.

 

Écoutez et vivez-le comme moi…

Jamais vos terreurs d’enfant ou d’adulte ne pourront vous préparer à la vision de l’être qui est devant vous. Tout votre corps se rebiffe, pourtant, vous savez que le moindre recul, le moindre malaise, vous privera à jamais du bonheur d’habiter cette merveilleuse ville qu’est Yeur. Cet être qui vous agresse à travers chacun de vos sens, vous ne voulez pas l’approcher. Mais que veut votre esprit ? Votre âme est la plus forte et vous montre, derrière madame L'Autre, votre image enfin apaisée. Cet autre qui vous fait peur, vous allez enfin pouvoir l’affronter, l’accepter. Vous avancez. Bientôt vous pourrez saisir cette main… C’est alors que votre bourreau se met à rire. Le rire est cruel, sardonique… toutes les railleries qui ont blessé votre jeunesse fusent des coins d’une pièce dont vous ignorez le contenu. Pour vaincre, il faudrait pouvoir faire abstraction de toutes ses facultés : ne plus voir, ne plus sentir, ne plus entendre. Mais surtout, il faudrait s’arrêter de penser, de ressentir le moindre chagrin, la moindre honte…

 

Vous n’aurez pas assez de toute votre vie pour regretter d’avoir échoué… et sur le pont du bateau qui s’éloigne, vous contemplez une dernière fois le paysage magique de l’île de Nullepart, les toits dorés de la ville de Yeur. Jamais vous ne vivrez à Yeur. Il faudra vous contenter de votre quotidien qui est parfois si accablant qu’un jour, bien sûr, vous en mourrez !

 

Juillet 1996

par Quichottine publié dans : Le tiroir aux secrets
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Quichottine

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